QUAND LE REMOULEUR VENAIT A VOTRE PORTE
Le premier signal ne trompe personne : c'est un coup de clochette clair, répété, suivi d'un cri puissant qui s'engouffre dans la rue étroite. « Rémouleur ! Repasse couteaux, repasse ciseaux ! » La voix porte haut, ricoche sur la pierre fraîche des façades et vient tirer le quartier de sa torpeur.
En un instant, la rue s'éveille. Un battant de fenêtre claque au troisième étage, une porte s'entrebâille au rez-de-chaussée. On entend le glissement caractéristique des tiroirs qu'on fouille à la hâte pour en sortir les lames fatiguées, les ciseaux qui ne coupent plus ou la feuille de boucher émoussée.
Déjà, un petit groupe se forme sur le pavé. Les enfants, toujours les premiers sur les lieux, s'approchent en sautillant, attirés par cette étrange machine à roues de bois. L'artisan s'installe, cale sa charrette, remplit d'eau le bac sous la roue, puis pose le pied sur la pédale. La lourde meule de grès se met à tourner dans un ronronnement lourd et régulier.
Quand le métal touche la pierre mouillée, un fin filet d'eau et de résidu s'écoule doucement. Un crissement continu emplit l'air, mâtiné de cette odeur si particulière d'acier retravaillé et de pierre humide. On admire le geste précis de l'artisan qui contrôle le fil de la lame du bout du pouce. Autour de lui, les voisins s'attardent : on se salue, on commente la finesse du travail, on échange les dernières nouvelles du quartier. Pour quelques minutes, au rythme de la meule, la rue cesse d'être un simple passage pour devenir un vrai lieu de vie.
(La vie et les métiers d'autrefois)