PILORIS ET PERRONS EN BRABANT WALLON
Les piloris sont les reflets directs de la haute justice seigneuriale d'Ancien Régime.
A notre connaissance, il n'existe pas de « cadastre » ou de liste officielle moderne qui regroupe uniquement les piloris sous forme de répertoire propre, principalement parce que ces monuments ont presque tous été détruits par les révolutionnaires français en 1794 pour abolir les symboles de la féodalité.
Cependant, le Brabant wallon possède le cas le plus exceptionnel de Belgique, ainsi que quelques vestiges ou reconstructions notables. Nous avons tenté de dresser un état des lieux des piloris notables du Brabant wallon
Nous avons déjà abordé récemment deux piloris de l’Est de notre belle Province avec Beauvechain et Orp.
Le Pilori de Braine-le-Château (Le chef-d'œuvre)
Il semble être la pièce maîtresse de notre étude. Il est classé Patrimoine exceptionnel de Wallonie. Sauvé par les habitants lors de la Révolution, il est presque unique en Europe dans cet état de conservation.
Érigé en 1521 par Maximilien de Hornes (chambellan de Charles Quint). Il mesure 8,40 mètres de haut (le plus haut de Belgique). Il est entièrement sculpté en pierre bleue (petit granit).
Sa grande particularité architecturale est sa structure en lanterne au sommet, qui permettait d'enfermer un homme debout pour l'exposer aux insultes publiques, est un témoin rarissime. On y voit encore l'inscription dédicatoire de 1521 sur son chapiteau hexagonal.
Le Pilori du des d'Hélécine (Opheylissem)
Un cas de reconstruction historique très intéressant.
Le pilori d'origine, symbole de la justice de l'abbaye d'Heylissem, avait été détruit en 1794. Vers 1826, le baron Jean-François de Vinck a fait reconstruire le monument à partir des éléments d'origine retrouvés et restaurés.
Situation : Il se trouve aujourd'hui dans le domaine du Château d'Hélécine, au milieu des prés en contrebas.
Les perrons et cas de substitution (Jodoigne, Nivelles, Genappe)
Dans d'autres localités, le pilori a disparu mais son souvenir ou sa fonction textuelle subsiste à travers le perron (symbole des libertés communales ou de la justice du duc de Brabant) ou des arbres de justice :
À Genappe (Hameau de Promelles) : L'arbre de Promelles (un tilleul) servait de délimitation de la seigneurie et a historiquement remplacé ou matérialisé le lieu des supplices et du pilori en plein air.
À Nivelles et Wavre : Les poteaux de justice ou piloris étaient généralement en bois et situés sur la place du marché ou près de la halle. Ils ont brûlé ou ont été abattus à la fin du XVIIIe siècle, mais les archives des greffes de justice locale (conservées aux Archives de l'État) contiennent les sentences d'exposition.
L'origine pratique des piloris : Le contrôle des marchés (XIIe - XIIIe siècles)
À l'origine, le pilori n'est pas un monument d'apparat, c'est un outil utilitaire lié au commerce.
Au Moyen Âge, l'essor des villes s'accompagne de la création de marchés et de foires. Pour que le commerce fonctionne, il faut inspirer confiance. Les seigneurs (ou les villes) qui détiennent le "droit de marché" doivent punir sévèrement les fraudeurs : les boulangers qui vendent du pain trop léger, les bouchers qui vendent de la viande avariée, ou les marchands utilisant de faux poids.
Le pilori en bois primitif
Une punition commerciale et publique. (Source : Meisterdrucke )
La forme primitive : C'est un simple poteau en bois (pila en latin, qui donnera pilori), souvent surmonté d'une planche percée de trois trous pour y coincer la tête et les mains (le carcan).
L'emplacement : Il est obligatoirement planté là où il y a du monde : sur la place du marché, devant la halle ou près de l'église.
La philosophie de la peine
Ce n'est pas une peine de sang. Le but est l'infamie (la honte publique). Le coupable est exposé pendant les heures de marché. La foule peut l'insulter, lui jeter des légumes pourris ou de la boue. C'est une mort sociale temporaire : le marchand malhonnête est ruiné, car tout le monde a vu son visage au pilori.
L'institutionnalisation : Le symbole de la "Haute Justice" (XIVe - XVe siècles)
Peu à peu, le pilori change de statut. De simple outil de police des marchés, il devient le symbole juridique de la Haute Justice.
Dans le système féodal, rendre la justice est le pouvoir suprême. Détenir la "Haute Justice", c'est avoir le droit de condamner à mort (la pendaison, la décapitation) ou à des peines corporelles graves.
Le seigneur qui possède ce droit veut que cela se sache. Le pilori devient alors un repère visuel dans le paysage.
C'est à cette époque que l'on commence à remplacer le bois (périssable) par de la pierre. Ériger un pilori en pierre, c'est affirmer que le pouvoir du seigneur est ancré, solide et permanent.
L'apogée renaissante : Le pilori-monument (XVIe siècle)
C'est l'époque qui nous intéresse le plus pour le Brabant wallon, car c'est de cette période que date le chef-d'œuvre de Braine-le-Château (1521).
Au XVIe siècle, la Renaissance transforme ces objets de justice en véritables œuvres d'art architecturales. Le pilori devient un outil de propagande pour les grandes familles seigneuriales (comme les Hornes à Braine-le-Château).
L'architecture s'enrichit
On y ajoute des éléments gothiques ou renaissants, des colonnes sculptées, des chapiteaux historiés, et surtout les armoiries du seigneur. Le monument crie littéralement le nom du maître des lieux à quiconque entre sur la place.
La fonction spectacle
Le pilori de Braine-le-Château, avec sa lanterne en hauteur, montre une volonté de théâtraliser la justice. Le condamné n'est plus juste attaché à un poteau ; il est mis en scène, surélevé, enfermé dans une cage de pierre qui ressemble presque à un clocher miniature.
Le déclin et la fin brutale (XVIIe - XVIIIe siècles)
Sous l'Ancien Régime tardif (XVIIe-XVIIIe siècles), les piloris en pierre continuent de trôner sur les places, mais on y expose de moins en moins de criminels. La justice royale prend le pas sur la justice seigneuriale locale, et les sensibilités changent : la foule devient parfois trop violente, ou à l'inverse, prend parfois parti pour le condamné.
La fin de ces monuments est politique :
En 1789 en France, puis en 1794 lors de l'arrivée des troupes révolutionnaires françaises en Belgique, le pilori devient la cible prioritaire des révolutionnaires.
Pour la République française, le pilori n'est plus un monument de justice, c'est le "symbole de la tyrannie féodale". Un décret ordonne l'abattage de tous les piloris, perrons et gibets, et le martelage des armoiries.
Ceux qui ont survécu (souvent cachés ou protégés par les populations locales, attachées à l'histoire de leur communauté) sont aujourd'hui des témoins archéologiques rarissimes de ce qu'était l'espace public et la justice d'autrefois.
(source texte Wikipédia & revues folkloriques -iconogrpahie : pilori et carcan du Moyen-Age C1934 artiste non classé)
Jean Flamme