L’ombre des bûchers en Brabant wallon Est : La sorcellerie aux XVIe et XVIIe siècles
À l’approche d’Halloween, l’imagerie populaire invoque balais, chapeaux pointus et chaudrons bouillonnants. Pourtant, la réalité historique de nos régions fut bien différente et tragique. Dans le Brabant wallon oriental, la chasse aux sorcières n’était pas une tradition folklorique, mais une crise judiciaire et sociale aiguë qui a frappé nos villes et villages entre la fin du XVIᵉ et le milieu du XVIIᵉ siècle.
Un phénomène d'époque moderne, non du Moyen Âge
Contrairement aux idées reçues, la grande vague de répression ne remonte pas au Moyen Âge, mais au Seuil des Temps Modernes (principalement entre 1580 et 1650). Cette période fut marquée par des guerres de religion destructrices, les épidémies de peste, les disettes et un refroidissement climatique marqué (le « Petit Âge Glaciaire »).
Dans une société rurale fragilisée, la perte soudaine du bétail, la mort subite d’un nourrisson, une gelée tardive détruisant les récoltes ou du lait qui tourne demandaient un coupable. Les soupçons se portaient souvent sur des figures vulnérables ou marginales : guérisseuses possédant la connaissance des simples, femmes âgées, isolées ou simplement des voisins en litige foncier ou d'héritage.
La mécanique des procès dans nos seigneuries
Dans le duché de Brabant, la justice en matière de sorcellerie restait aux mains des cours féodales et des échevinages locaux, sous le contrôle plus ou moins vigilant du bailli et du Conseil de Brabant.
-
La clameur publique (fama) : Tout débutait par la rumeur (bruit public) circulant au cabaret, à la sortie de la messe ou sur le champ de foire. Une accusation répétée suffisait pour que le maire ou le bailli ouvre une information.
-
La torture judiciaire : Dès lors qu'une suspicion était validée, l'accusé(e) était soumis(e) à la question. Privation de sommeil, estrapade ou pou Poucettes arrachaient des aveux conformes au Malleus Maleficarum (le Marteau des sorcières) : pacte d'allégeance au Diable, profanation des hosties, fabrication de poisons et participation au Sabbat.
-
L'engrenage des dénonciations : Sous les dures souffrances de la torture, les suppliciés citaient d'autres noms, étendant l'instruction aux hameaux et paroisses voisins.
Un réseau de procès à travers tout l'Est du Brabant wallon
L'ensemble de la Hesbaye brabançonne et du Roman Païs oriental conserve, dans ses registres échevinaux et les archives du Conseil de Brabant, la mémoire de ces drames humains :
-
Le pays de Jodoigne et la vallée de la Grande Gette : La mairie et le baillorage de Jodoigne furent le théâtre de plusieurs affaires marquantes. On y accusait les prévenus d'avoir fabriqué des « dards » empoisonnés avec des ropilles et des crapauds, ou d'avoir noué l'aiguillette pour frapper d'impuissance les jeunes mariés.
-
Grez-Doiceau et la vallée de la Trainche : La haute féodalité locale y a mené des instructions rigoureuses. La proximité des bois et des zones marécageuses alimentait la conviction populaire que s'y déroulaient des assemblages nocturnes profanes.
-
Perwez, Incourt et Ramillies : En pleine Hesbaye openfield, la hantise des mauvais sorts jetés sur les attelages de chevaux, les vaches laitières et les granges à blé donnait lieu à de violentes querelles de voisinage qui se terminaient devant les échevins locaux.
-
De Wavre à Orp-Jauche et Beauvechain : De la vallée de la Dyle aux confins du Duché vers Hannut et la Principauté de Liège, les limites juridictionnelles complexes favorisaient parfois la fuite des suspects, mais augmentaient aussi la méfiance réciproque entre communautés rurales.
Géographie sacrée et lieux de Sabbat
Dans l'imaginaire des juges et des villageois de l'Est du Brabant, les réunions sabbatiques se tenaient dans des lieux isolés et marquants du paysage :
-
Les carrefours de chemins de remembrement et de vieux sentiers vicinaux.
-
Les arbres remarquables (vieux chênes ou tilleuls isolés).
-
Les anciens tumulis gallo-romains et tertres qui ponctuent la Hesbaye brabançonne, perçus comme des portes vers le monde souterrain ou païen.
De la tragédie au folklore
La répression s'est éteinte au cours du XVIIᵉ siècle, lorsque les juristes du Conseil de Brabant et les médecins ont exigé des preuves matérielles irréfutables, rejetant les dénonciations obtenues sous la torture.
Si aujourd'hui le souvenir des sorcières s'est métamorphosé en récits légendaires et en festivités automnales, la rigueur historique nous rappelle que derrière le mythe se trouvaient des femmes et des hommes réels, victimes de la peur, des crises climatiques et de l'arbitraire judiciaire de leur époque.
Pour les lecteurs souhaitant approfondir l'histoire de la sorcellerie dans notre région :Dupont-Bouchat, Marie-Sylvie (dir.), Prophètes et sorciers dans nos régions (XVIe-XVIIIe siècles), Bruxelles, Éditions du Crédit Communal, 1978.(L'ouvrage fondamental sur la chasse aux sorcières dans les anciens Pays-Bas). Monballyu, Jos, Six centuries of witchcraft trials in the Low Countries (1400–1600), Leuven University Press, 2011. (Étude détaillée de la jurisprudence et des procédures appliquées en Brabant). Brouette, Émile, « La sorcellerie dans le duché de Brabant », in Annales de la Société royale d'archéologie de Bruxelles. (Inventaire précieux des cas et arrêts conservés dans les juridictions brabançonnes). Publications des Sociétés d'Histoire locale : Revue d'Histoire du Brabant wallon (ECHARP).Bulletins de la Société d'Études Historiques de Jodoigne et de sa Région. Archives de l'État à Louvain-la-Neuve (AELLN) : Fonds du Conseil de Brabant (Procès criminels) et Greffes échevinaux de la Hesbaye brabançonne (Jodoigne, Perwez, Grez, Wavre, Incourt, Orp).