Le parfum d'autrefois à la pompe du village
À cette époque, faire le plein n'avait rien d'un geste machinal ou pressé. C'était un rituel, une halte presque sacrée sur la place du village, juste en face de l'église et du café des habitués.
Je revois encore mon père garer la voiture près de la vieille pompe rutilante. Il n'y avait ni écran digital, ni carte bancaire, seulement le cliquetis métallique du mécanisme et le bruit familier du levier manuel. Le pompiste souvent le mécanicien du coin avec ses mains tachées de cambouis saluait mon père par son prénom.
Puis venait le moment magique pour l'enfant que j'étais : l'actionnement de la pompe à bras. Un mouvement régulier, d'aller-retour, pour faire monter l'essence ambrée dans le double bocal de verre gradué tout au sommet. On regardait le liquide se balancer, transparent sous la lumière du soleil, mesurant exactement le volume qui allait s'écouler dans le réservoir. Une fois le bocal plein, le pompiste ouvrait la vanne, et le carburant s'engouffrait dans le tuyau avec un gargouillement satisfaisant.
Pendant que le verre se vidait et se remplissait à nouveau, les hommes échangeaient des nouvelles : la météo des jours à venir, l'état de la récolte ou les ragots de la semaine. Ça sentait l'huile de moteur, le carburant chaud, le pneu usé et le tabac à rouler.
Aujourd'hui, les stations en libre-service ont remplacé ces petits théâtres de la vie rurale. On y gagne du temps, certainement, mais on y a perdu ce goût des choses simples, où faire le plein de sa voiture, c'était aussi faire le plein d'humanité.
(Ext Vie et métiers d'autrefois)