Décriée aujourd’hui, la couleur ornait par le passé la plupart des façades. Les pigments utilisés étaient d’origine naturelle, créant des palettes de couleurs propres à chaque terroir. Au-delà de l’esthétique, les enduits colorés permettaient de protéger durablement le bâti.
Historien de l’architecture, Mathieu Bertrand a deux casquettes. Il est directeur de la Maison de la Mémoire et de la Citoyenneté de la commune de Beauvechain depuis 2016. Et président de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles, une responsabilité qu’il endosse depuis un an maintenant. Autant dire que le patrimoine bâti n’a pas de secret pour lui, ce qui en fait un interlocuteur de choix pour en apprendre plus sur l’usage de la couleur dans l’architecture à travers les siècles. Car, si le gout du jour encense les matériaux naturels en façade de nos immeubles, privilégiant les briques apparentes, les pierres de pays, le béton dans son plus simple appareil ou encore le bois brut, il n’en a pas toujours été ainsi.
La couleur était-elle autrefois plus répandue dans nos villes et villages ?
Absolument. Enduits, badigeons et peintures sont presque tabous aujourd’hui, oubliés depuis que le « modernisme » impose un gout tenace pour la nature franche des matériaux. Pourtant ces couleurs participaient à l’œuvre bâtie, tantôt de manière populaire, tantôt de façon plus raffinée. Alors que les témoins de cette manière de colorer – et donc de maitriser – son environnement disparaissent, nous avons tous en tête des appellations telles que « Ferme rose », « Château jaune » ou « Rouge maison ». Mais à l’exception de quelques études étrangères, peu ou pas d’analyses systématiques ont été réalisées sur ce sujet pour nous permettre d’avoir une vision juste de cette pratique dans nos villes et nos campagnes.
Nous avons tous en tête des appellations telles que « Ferme rose », « Château jaune » ou « Rouge maison ».
Reste que l’usage de la couleur est extrêmement ancien, remontant à l’Antiquité.
Il est établi aujourd’hui que les sculptures et les architectures antiques regorgeaient de couleurs parfois bien éloignées de nos standards actuels. Les architectures religieuses médiévales n’étaient pas en reste, tout comme l’architecture défensive qui utilisait la couleur pour ce qu’elle comporte de symbolique ou justement de « présence » face à l’ennemi. Ce constat nous éloigne donc de notre vision « d’intégration » à l’environnement vue comme un gage de dissimulation. En effet, de récentes recherches démontrent qu’en Corse, par exemple, les tours qui égrainent toute la côte étaient recouvertes d’un enduit lui-même badigeonné de couleur très claire, pour trancher dans le paysage.
La couleur n’avait pas seulement des qualités esthétiques. Peindre un bâtiment permettait avant tout de le protéger contre les affres du temps et du climat.
Le bâti de nos régions se bat contre l’humidité et la pluie. Certains matériaux souffrent plus que d’autres des intempéries. Le bois, la terre crue et la brique, surtout si celle-ci est de qualité moyenne, réclament une protection qui va leur assurer une longévité et une bonne tenue. Certaines pierres aussi demandent à être protégées, contre le gel ou l’érosion. Bénéficiant de l’expérience ancestrale de ses usagers, chaque bâti traditionnel devait sans doute recevoir une couche protectrice dont l’usage débouchait sur une mise en couleur.
Comment procédaient les anciens ?
Les ossatures bois devaient être enduites d’une huile de lin mêlée à des pigments naturels pour augmenter leur potentiel d’étanchéité. Idem pour les murs en pierre dont le parement irrégulier était plus que certainement adouci par un enduit venant gommer les failles et les rendre étanches à l’eau. Avant le badigeon à la chaux, dont l’usage est assuré depuis le 18e siècle pour recouvrir des maçonneries mieux découpées et régulièrement assisées, un enduit composé de petits graviers, de terre, et de chaux mêlée à des poils ou des fibres devait recouvrir les structures bâties et offrir toute une palette de couleurs variées issues des matériaux naturels (plantes tinctoriales, pigments, sédiments…). Quant à la brique, elle a la réputation d’être un matériau moins perméable mais était volontiers peinte en ville.
Enfin, les encadrements de baie recevaient eux aussi de la couleur, qu’ils soient en bois ou en pierre. Les châssis et les contrevents étaient également des supports privilégiés. Par ailleurs, à partir de 1830-1850, le goudron est venu souligner les bâtisses en relevant leur soubassement maçonné ou en le suggérant par le recours à un jeu de trompe-l’œil.
Depuis quand la couleur n’est-elle plus bienvenue ?
La perte de la couleur dans notre trame bâtie remonte au 19e siècle. Le gout pour le classicisme et l’hygiénisme qui y est lié « imposait » alors le badigeonnage à la chaux, couvrant les biens d’une couleur blanche un peu partout. Seuls résistent les volets, certaines corniches ou quelques tours de porte. Par ailleurs, la vision archéologique biaisée qui s’est éternisée durant le 19 et le 20e siècle, prônant le retour à la matérialité nue comme gage d’authenticité des époques révolues, a fait son œuvre et nous laisse comme héritage une absence de couleur ou une homogénéité des teintes due à l’usage de matériaux locaux et récurrents.
Quelles étaient les couleurs qui égayaient autrefois notre bâti ?
Dans nos contrées, les teintes étaient généralement proches de la nature. Le bois d’œuvre se fonce et se vernit par un traitement à base de pigment terreux. La palette de couleurs des enduits évoque le terroir : ocre, jaune à brun, rouge et rose fait de briques pilées, blanc de chaux, mélange de crème ou de gris. Çà et là, du bleu pastel apprécié pour sa faculté, parait-il, à écarter les mouches. Un vert pâle se rencontre aussi parfois. Souvent, la pierre est renforcée par une couleur qui la rappelle – nous avons tous en tête des châteaux d’agrément parés de jaune, d’ocre ou de rouge. La brique est soutenue par un rouge tout en étant découpée par des joints rehaussés d’une couleur pâle tracée au pinceau.
Qu’en est-il des gouts… et des couleurs ?
Parfois la couleur exprime les gouts du propriétaire et change selon les époques et les lieux. Parfois, aussi, elle est porteuse d’un langage symbolique dont le sens et les origines nous échappent aujourd’hui, si ce n’est sa faculté de différencier les volumes selon leurs usages. En réalité, et plus largement, la couleur est à l’origine de l’expression humaine : les très anciennes peintures rupestres le démontrent en suffisance. Cet ancrage profondément humain se reflète encore dans des réflexes désignés parfois de « populaires ». Il suffit de constater le souhait des occupants d’ensembles architecturaux comme des cités ouvrières, reconnues pour leur homogénéité, de venir rapidement recouvrir chaque cellule afin de l’individualiser selon ses gouts et ses moyens.
(source texte et photo Epures)